Posté le 31 mars 2010 par Maxime HOUMAIN dans TEMOIGNAGES

Témoignage de Monsieur Jean-joseph LABORDE
Ancien des Forces Françaises Libres engagé à Londres le 1er juillet 1940

Jean-Joseph Laborde.
Né en avril 1922 à Vielleségure.

Voici ma route. Petit village des Pyrénées. Père artisan dont l’atelier sert parfois de lieu de rencontre de clients. Enfant, j’écoute. Il y a des chants nostalgiques de ceux de 14-18 plus ou moins blessés. Les commentaires sur les évènements qui marquent mon enfance et mon adolescence. Mon père est abonné à la « Petite Gironde » de Bordeaux.

- Marseille 1934 le Roi de Yougoslavie ainsi que Louis Barthou ministre français des Affaires Etrangères français, trouvent la mort dans un attentat perpétré par des Oustachis (fascistes Croates): Barthou est béarnais, nous sommes concernés.

- Bayonne : l’affaire Stavisky et le suicide ???? du principal accusé…

- Les bruits de bottes venant de Münich ou Nuremberg.Un cousin possède un poste de radio Il capte les chants et les hurlements des Hitlériens.

- Puis encore Paris 1934 : un garde républicain nous raconte le pont de la Concorde, les billes lancées pour faire chuter les chevaux, les lames de rasoir au bout des cannes pour trancher les jarrets des animaux. Les noms des Croix de feu, des Camelots du Roi nous deviennent familiers. La tentative d’atteindre la Chambre des Députés et de renverser la République a échoué.

Ma famille est protestante, la seule du village. Une oasis qui nous permet de ne pas être sous l’influence du curé, maître à penser de la moitié des paroissiens. L’autre moitié forcément ne peut être que Rouge.
Puis il y a la remontée, la réaction à cette tentative de coup de force contre la République.

- 1935 : Naissance du Front Populaire. J’adhère à une organisation de jeunes socialistes, les Faucons Rouges (mouvement mixte), filles et garçons, fonctionnant en auto-discipline et en auto-gestion. Les adultes se nomment des aides). Né au début des années 30 en Autriche. Le nom de faucon a été choisi par opposition à l’aigle allemand et plus tard nazi. Cela nous fera rencontrer en 1938, des Juifs autrichiens, socialistes, qui ont fui leur pays après l’Anschluss. Nous aurons ainsi une vision plus claire de ce qui se passe de l’autre côté du Rhin.

1936 : L’espoir, tempéré très vite par le soulèvement de l’armée espagnole menée par Franco et autres traîtres. Notre mouvement organise chaque année une République internationale de jeunes.

1938. Elle se tiendra cette année à Tarnos près de Bayonne. Les groupes venus de différentes
Villes de France ou de l’Etranger termineront leur voyage en plusieurs étapes à pied. ,
Léon Blum secrétaire général du parti socialiste S.F.I.O. ancien Président du Conseil des Ministres après la victoire du Front Populaire en Mai 1936, viendra nous apporter le salut du Parti Socialiste Dans le discours qu’il prononcera Il nous parlera de Paix mais aussi de vigilance face aux dangers qui la menacent.
Des réfugiés Autrichiens expulsés de leur Patrie ou l’ayant quittée après l’Anschluss viennent
a leur tour nous parler de l’Autriche et du désespoir de ceux qui doivent tout quitter ou qui ’ ne peuvent le faire. Nous sommes très sensibles à l’écoute de ces récits car le mouvement des Faucons Rouges a été créé à Vienne au début des années 30

1939, juillet- août ; cette rencontre sera organisée à Wandre, près de Liège : Anglais – Suisses – Hollandais – Français – Espagnols – Belges y participent Entre-temps, il y a eu Guernika, en Espagne. Des Stukas de l’aviation allemande bombardent la ville. Beaucoup de victimes. Le voile de la non intervention disparaît dans ce massacre.
Notre groupe a voyagé de Pau à Dunkerque par le train. Ensuite à bicyclette avec une remorque pour transporter notre tente marabout nous gagnons Wandre en plusieurs étapes avec une halte à Bruxelles.
Cette République de jeunes qui avons Foi en l’avenir a quelque chose de réconfortant : les fêtes, défilés, course aux flambeaux dans les rues de Liège nous font oublier la proximité de la frontière Allemande. Les coupoles des forts qui protègent Liège nous paraissent invincibles: A cette époque se déroule à Liège l’Exposition Internationale de l’eau. Nous allons la visiter un soir. Dès l’entrée, deux immenses pavillons se font face. Chacun arbore un drapeau rouge. L’un avec la faucille et le marteau (soviétique) l’autre avec la croix gammée, allemand, Nazi. Je choisis le pavillon allemand. Les jeunes qui gardent l’entrée de ce pavillon sont impeccables. Ils impressionnent un peu tant ils sont immobiles. Dès l’entrée, ce sera la seule image de ma visite, sur un mur une carte de l’Europe de l’Ouest. Un grisé recouvre les Flandres belges et françaises et se prolonge vers l’est, englobant l’Alsace et la Lorraine. Une zone moins grisée, soulignée par une ligne continue, relie Boulogne à la frontière suisse. Le terme d’espace vital est devenu familier après les Sudètes, les accords de Münich et le couloir de Dantzig. Et là, il me semble que nous sommes directement concernés. Encore 15 jours à pied avec un groupe belge dans les Ardennes et retour vers les Pyrénées..Avant cela une mini-croisière sur le canal Albert jusqu’à Maastricht en Hollande et un dernier regard sur les dômes d’acier des forts qui défendent Liège. Les vélos et la remorque sont embarqués dans le train. A Paris, à pieds de la gare du Nord à la gare d’Orsay, j’ai le loisir d’admirer un char Hotchkiss, présenté pour inviter les gens à souscrire des bons (pour la Défense Nationale ?). Si je dois être soldat, je m’engagerai dans les chars.
1939.La Guerre d’Espagne s’achève par la déroute des armées espagnoles. Les réfugiés vont franchir
la frontière.Ils vont être parqués dans des conditions irréalistes sur les plages d’Argelès sur Mer a proximité de Perpignan ,avant d’être dirigés vers des lieux plus humains.
Près de Navarrenx dans les Pyrénées Atlantiques le Camp de Gurs sera construit pour accueillir les volontaires des Brigades Internationales.
Le Pacte de non agression germano sovietique est un pas de plus vers un conflit armé. L’attente sera de courte durée .
- 1939 : La guerre éclair est déclenchée en Pologne. La France mobilise. Après avoir été apprenti, je suis maintenant élève au Collège Technique Saint-Cricq de Pau. Nos camarades adultes sont mobilisés mais les responsables femmes continuent à faire vivre notre groupe. Nous discutons beaucoup. Nous sommes tous pour la Paix mais hélas il y a la guerre. Quand je reviens chez moi, tous les 15 jours, je rencontre un de mes camarades d’enfance, élève dans une école religieuse (intégriste ?) d’Orthez. Il me fait passer des hebdomadaires que lui expédie sa tante, dame de compagnie dans une maison bourgeoise de Bordeaux. Il y a « L’Emancipation Nationale » de Doriot, « Gringoire », « aspect de la France », « Le Flambeau des Croix de Feu » du colonel de Laroque. Lecture passionnante, instructive. Il n’y a pas écrit « plutôt Hitler que le Front Populaire » mais c’est tout comme: haine des juifs, des républicains, des journées de Juin 36. On y fait l’éloge de Franco et il est question de Pétain, ambassadeur à Madrid qui devait venir débarrasser la France de toute cette vermine. Quand viendra Juin 40 et le discours de Pétain le 17, je saurai pourquoi il est là.

Revenons en arrière : 1940 : la drôle de guerre, puis le coup de tonnerre du 10 mai. Nous étions en train de vivre, par les journaux, les exploits des Anglais, Français et polonais, tout en haut de la Norvège, à Narvik et tout d’un coup, c’est chez nous que çà se passe. Des réfugiés arrivent du Nord, de Belgique. Des gens que nous connaissions depuis l’été 39 arrivaient de Liège pour trouver une porte amie où poser leurs valises et leur désarroi. Tout va très vite : 14 juin, Paris abandonné. Je ressens cela comme une insulte à mon Pays. 17 juin, discours de Pétain qui demande l’Armistice. 18 juin, nous captons le soir la BBC pour savoir où nous en sommes chez nous, quelques bribes de l’appel du Général de Gaulle. L’espoir ?

- Le 19 juin, je rencontre mon camarade Balère Ducau. Lui aussi est scandalisé et nous sommes décidés à faire quelque chose.

- Le 20 juin : des bruits, des rumeurs. Il est question d’organiser un départ à
4 heures de l’après-midi, le lieu présumé de la réunion est envahi par une foule qui remplit toute la rue des Cordeliers (la salle Petron où devait se tenir cette réunion se trouve au milieu de la rue des Cordeliers). Cinquante ans plus tard je saurai que Daniel Cordier, camelot du Roy, avait voulu réunir des candidats au départ mais la réunion n’avait pas pu avoir lieu (Daniel Cordier a été parachuté en 1943 comme radio de Jean Moulin. Nous nous rencontrons de temps en temps). Encore une rumeur et nous retrouvons peut-être une centaine de jeunes dans le dépôt d’autocars dont le beau-père de Daniel Cordier est Directeur. Nous venons tout simplement emprunter ces cars pour nous transporter à Bayonne où, dit-on, il y a des bateaux. Au lieu de chauffeurs, c’est une section de soldats du 18ème R.I. de Pau qui arrive et disperse tout le monde. La nuit est tombée, je me retrouve avec deux garçons de Nantes candidats au départ. Nous sommes contrôlés par des policiers en civil qui nous invitent à rentrer chez nous au plus vite. Il n’y a pas de couvre-feu mais c’est ressemblant.
Nous retournons donc au départ des cars. Quelques jeunes garçons sont là. Nous décidons de partie le lendemain matin par l’autocar Pau-Biarritz qui part à 7 heures. Le matin du 21 avec 2 camarades, Balère-Ducau et Dabadie, nous attendons avec notre sac à dos le passage du car. Et nous voilà embarqués. Comme tous ceux qui veulent passer inaperçus, nous nous comptons 17. Le trajet, avec les arrêts et les détours, dure près de 3 heures. Donc en fin de matinée, nous arrivons à Bayonne. Ville encombrée, boy-scouts réglant la circulation… Le beau-père de Daniel Cordier est arrivé et se chargera de régler notre embarquement sur le Léopold II d’Anvers, cargo dont les cales regorgent de maïs. Ce bateau, je l’ai appris près de 50 ans plus tard, a été dérouté sur Bayonne pour prendre à son bord la presque totalité du gouvernement belge qui part en exil. Un certain nombre de péripéties émaillent cette journée. J’ai le temps d’écrire une lettre à mes parents pour leur dire pourquoi je pars. J’ai eu la joie de retrouver cette lettre que ma mère gardait précieusement.
Notre groupe de 17 a pris forme. Déjà les uns sont chargés du ravitaillement, car le capitaine du bateau n’a rien pour nous. Les autres veillent à ce que les démarches de Monsieur Cordier soient épaulées par les candidats au départ.
Une angoisse quand le capitaine ne veut embarquer qu’une moitié du groupe. Chantage pour faire monter le prix du passage. En fin, l’un après l’autre, nous grimpons par l’échelle de coupée et à bord, la fille de Monsieur Camille Huysmans, bourgmestre d’Anvers et secrétaire général de l’internationale Socialiste, nous enregistre sur le livre de bord. Notre lieu de résidence sera la cale remplie de maïs en vrac, et nous n’aurons le loisir de sortir que la nuit (sauf cas particuliers).
Enfin les amarres sont lâchées, le bateau glisse doucement, s’éloigne du quai et s’en va vers le couchant, vers l’océan. Il est peut-être 7 heures du soir car je n’ai pas de montre. Et voici qu’apparaît la côte landaise, le sable des plages gorgé de soleil semble nous dire adieu.
D’un seul coup, je réalise mon geste. Ce n’est plus une intuition, un vœu, une lettre. C’est un acte irréversible. Je vois mon adolescence s’en aller avec la côte qui s’éloigne. Je suis maintenant responsable de mes actes. Je vais assumer. Nous ne savons pas qu’il y a d’autres personnes à bord, à part l’équipage et la famille Huysmans et 2 ou 3 officiers belges. Le 22 dans la soirée, le cargo change de cap et se dirige vers une chaloupe qui semble à la dérive. Quand nous passons tout près, nous apercevons un homme mort, tout noir, sûrement du mazout. Les marins disent que c’est une chaloupe d’un bateau des « Chargeurs réunis ». Le Léopold II reprend sa route. Le 24 juin au soir, des bateaux sont en vue et un navire de guerre anglais vient à notre rencontre. Echange de signaux ? Nous nous dirigeons vers un port où se trouve une multitude de bateaux de toutes sortes. Nous sommes à Falmouth. Le 25 juin, dans la matinée, nous débarquons.
D’abord, restaurés avec thé, cakes sucreries …Nous sommes dans un lieu qui ressemble à un temple. Il nous faut répondre à un long interrogatoire. Pour le but, il n’y a pas de divergence dans nos réponses. Nous venons rejoindre le général de Gaulle, combattre avec les Anglais contre les Allemands, pour la France et pour la liberté. Je ne sais plus si j’ai dit tout ça mais c’était sûrement la vraie raison. Un homme qui avait été débarqué avec nous a été séparé de notre groupe de 17. je ne sais pas quel a été le sentiment des anglais de voir ces jeunes, à peine sortis de l’adolescence pour la plupart, se lancer pour porter secours à l’Angleterre. Le soir du 25, nous prenons le train pour Londres. Je suis surpris de voir une sentinelle en armes à chaque extrémité du wagon.
Le 26 juin, arrivée à Londres à la gare Victoria , des autobus nous attendent. Nous grimpons, il fait beau, c’est en haut que nous prenons place. Un plateau repas nous est remis et en route.
D’autres personnes sont aussi arrivées à Londres par le même train. Nous traversons la ville et, après une heure de route peut-être, nous arrivons dans une école immense, avec un internat. Ce lieu est gardé par des grenadiers de la Garde qui mesurent bien deux mètres. Pour la première fois, je vois de près des véhicules militaires avec de belles pioches, haches, câbles … accrochés sur leurs flancs. Tout est neuf et peint en vert.
Dans cette école, Anerley School, nous sommes très nombreux, femmes, hommes, adolescents, noirs, blancs … et chaque jour nous passons devant des enquêteurs. Nous savons que le Général de Gaulle entreprend la formation d’une armée française. Aux questions posées nous répondons : soit avec De Gaulle soit chez les Canadiens français. Notre séjour a duré quelques jours et enfin nous sommes considérés comme volontaires et nous pourrons rejoindre le noyau des Forces Françaises Libres.

Nous prenons le train, direction l’Olympia, un entrepôt comportant plusieurs étages, sans fenêtres avec une terrasse. Nous signons notre engagement, qui sera daté du 1er juillet 1940. Nous devons choisir les différentes Unités. Notre groupe est dispersé au gré du choix des armes. Mes deux camarades veulent aller dans l’aviation. Pour moi, ce sera les Chars.
Il y a déjà un détachement de la 13ème demi-brigade de la Légion Etrangère, ceux qui étaient à Narvik.
Nous apprenons quelques rudiments du parfait soldat mais nous profitons des instants libres pour monter sur la terrasse et saluer les filles d’une école qui est à portée de voix, ce qui n’est guère utile quand on ne connaît pas l’anglais. Notre Unité de Chars est composée de quelques anciens de Norvège ou des rescapés de Dunkerque, mais la majorité des membres de la compagnie sont comme moi, des jeunes dont l’âge moyen est de 17 ans et demi, mais il ne faut pas le dire. Beaucoup sont bretons.
Très vite, nous quittons l’Olympia et direction Aldershot, dans le sud de l’Angleterre. Arrivée à Delville, accueillis par une musique d’un régiment canadien que nous allons remplacer dans le camp. Cette musique nous fait marcher au pas et donne bonne allure à notre colonne.
Sur les 120 membres de la « Première compagnie du Général de Gaulle » (c’est son nom officiel), il y a 17 anciens de Norvège, dont deux lieutenants de réserve, qui ont eu l’audace de créer cette compagnie en utilisant le matériel ramené de Narvik et qui est resté en Angleterre, bloqué par la capitulation des armées françaises. Les premières Unités de la France Libre sont regroupées à Delville Camp. Il y a la Légion du colonel Monclar comme Unité constituée. Les autres sont en cours de création. Il y aura beaucoup de projets et peu de résultats.

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